Les éditions des correspondances de Pablo Picasso

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Les éditions savantes de la correspondance de Picasso ne couvrent actuellement qu’une petite partie du corpus total, soit environ 463 lettres, ce qui représente à peine 2,3 % de la « série C » des archives. Ces lettres, adressées à des amis, à des membres de sa famille ainsi qu’à des artistes et collaborateurs professionnels, offrent un regard précieux sur sa vie quotidienne, ses préoccupations intellectuelles, ses choix esthétiques et ses engagements artistiques. Elles mettent en lumière à la fois ses relations personnelles et professionnelles et les sources d’inspiration qui nourrissent ses projets créatifs. Parmi ces publications, cinq ouvrages se distinguent par leur valeur de référence. En effet, ils constituent des points de repère essentiels pour toute recherche sur la correspondance picassienne et pour l’étude de sa pensée et de son parcours artistique.


Cette édition inaugurale rassemble une cinquantaine de lettres échangées entre Pablo Picasso et Guillaume Apollinaire de 1905 à 1918, une période décisive de l’art moderne. Éditée par Pierre Caizergues, Professeur à l’Université Paul-Valéry de Montpellier et spécialiste d’Apollinaire, de Cocteau et de Cendrars, ainsi que par Hélène Seckel, alors conservateur au Musée Picasso de Paris, cette publication donne un accès direct au « dialogue d’une amitié toujours exigeante, souvent complice, parfois blessée » entre les deux artistes.

Le contexte de ces échanges est celui du Paris de l’avant-garde : les deux hommes se rencontrent vers la fin de 1904 ou le début de 1905, à un moment clé où le dialogue entre poésie et peinture devient l’une des voies les plus caractéristiques de l’art moderne. Apollinaire stimule chez Picasso une réflexion esthétique croisée, tandis que Picasso nourrit l’imaginaire plastique du poète. Leur amitié s’interrompt avec la mort d’Apollinaire le 9 novembre 1918, emporté par la grippe espagnole après avoir été affaibli par ses blessures de guerre. Cette édition permet de nuancer l’image traditionnelle de ces deux figures et éclaire « leurs rapports familiers, ainsi que leurs projets communs ou séparés… ».


Avec 450 pièces rassemblées (lettres, documents et illustrations rares), cette correspondance croisée constitue la plus volumineuse des éditions épistolaires picassiennes publiées à ce jour. Elle couvre près d’un demi-siècle, allant de 1915 à la mort de Cocteau en 1963. Le volume a été qualifié de « pièce maîtresse dans l’étude de l’ensemble des correspondances du poète » dans les Cahiers Jean Cocteau.

La relation entre Cocteau et Picasso se révèle dès le départ dialectique : Picasso enrichit chez Cocteau un vocabulaire nouveau, celui de l’avant-garde et de la modernité, tandis que Cocteau initie Picasso à l’univers des Ballets russes, l’amenant à explorer l’esthétique théâtrale. Leur collaboration sur Parade (1917) marque le début d’une période créative majeure pour Picasso, qualifiée par Cocteau de « rappel à l’ordre ». Plus tard, des œuvres emblématiques comme Guernica (1937) et Le Charnier (1945) suscitent chez Cocteau des analyses et des réflexions critiques.

Concernant les éditeurs, Ioannis Kontaxopoulos, collectionneur privé et spécialiste des relations entre les deux artistes, a constitué un fonds exceptionnel autour de cette amitié, fonds qui a donné lieu à l’exposition « Cocteau meets Picasso » au Kunstmuseum Pablo Picasso de Münster en 2015. Pierre Caizergues, Professeur à l’Université Paul-Valéry de Montpellier, vice-président de l’association Les Amis de Jean Cocteau et directeur scientifique du fonds Cocteau de Montpellier, apporte son expertise de l’univers coctalien.


Cet ouvrage éclaire un aspect souvent méconnu de la biographie de Picasso : les amitiés qu’il a tissées à Barcelone pendant sa période de formation, parmi lesquelles Ramón et Jacint Reventós occupent une place particulière. Réalisée à l’occasion de l’exposition Picasso et les Reventós au Museu Picasso, cette publication réunit 27 lettres, transcrites et traduites, qui transportent le lecteur entre le Paris bohème et le milieu artistique barcelonais, témoignant de liens d’affection et d’amitié qui se sont maintenus au fil des décennies


L’édition commentée a été réalisée par Marilyn McCully, historienne de l’art diplômée de Yale, ancienne professeure à Princeton et collaboratrice de John Richardson pour les trois premiers volumes de sa biographie de Picasso (A Life of Picasso, quatre volumes, 1991-2021). Spécialiste de l’art espagnol et de Picasso, McCully a participé à des expositions majeures, dont Picasso in Paris 1900-1907 au Musée Van Gogh d’Amsterdam et au Museu Picasso de Barcelone. Malén Gual, du Museu Picasso de Barcelone, apporte quant à elle une contribution essentielle pour situer ces échanges dans le contexte culturel catalan.


Cette correspondance retrace l’amitié la plus longue de Picasso : quarante années d’échanges avec l’écrivaine américaine Gertrude Stein, de l’automne 1905 à sa mort en 1946. Les plus de deux cents lettres publiées révèlent une relation complexe, mêlant l’Américaine et l’Espagnol, l’écrivain et l’artiste, le mécénat et la création partagée.

Au fil des décennies, les rôles s’inversent : en 1906-1907, Stein est l’amie et la mécène d’un jeune peintre qui lui parle de ses dettes ; trente ans plus tard, elle cherche à maintenir le lien avec l’artiste le plus célèbre de son époque, dont les œuvres sont désormais hors de portée financièrement. Le quotidien de la rue de Fleurus et des ateliers parisiens de Picasso transparaît dans ces échanges, évoquant chauffages défaillants, chiens, vacances et rencontres communes, mais aussi les grandes aventures de l’avant-garde.

L’édition a été réalisée par Laurence Madeline, alors conservatrice au Musée Picasso de Paris, spécialiste des avant-gardes de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, et commissaire de nombreuses expositions.


Cette édition rassemble l’ensemble des cartes, messages et billets que Salvador Dalí a adressés à Pablo Picasso entre 1927 et 1970. Le volume met en évidence la fascination durable de Dalí pour Picasso. Selon la préface de Laurence Madeline, ces envois traduisent un « désir d’exister, de s’affirmer face à un aîné prodigieux, et légèrement menaçant, par la puissance et la variété de son invention » (Madeline 2005b).

Il s’agit d’une correspondance essentiellement unilatérale : plusieurs envois de Dalí, mais aucune réponse de Picasso. L’objet central de cette passion typiquement dalinienne est Guernica, abordé sous la « paranoïa-critique » caractéristique du fantasque Catalan.

Publiée la même année que la correspondance Picasso-Stein, cette édition confirme le rôle central de du patrimoine épistolaire picassien, tout en soulignant la diversité des correspondants et des registres de communication de Picasso.


Ces cinq publications constituent des sources de premier plan pour le projet CARTAS, tout en mettant en évidence les limites des approches éditoriales traditionnelles face à l’ampleur du corpus picassien. En effet, la « série C » des archives Picasso comprend plus de 20 000 lettres envoyées par plus de 4 000 correspondants, alors que ces cinq éditions ne concernent qu’une poignée d’auteurs et représentent moins de 5 % de ce corpus exceptionnel. C’est pourquoi, plutôt que de se limiter à l’édition critique d’un binôme de correspondants, le projet CARTAS adopte une approche systémique, fondée sur la cartographie numérique de l’ensemble du réseau picassien (voir la méthodologie dans la page CARTAS : Le réseau de Pablo Picasso et l’entrée Bâtir un socle juridique pour explorer la correspondance de Picasso du site CARTAS). Cette approche permet non seulement de visualiser l’étendue et la densité des échanges de Picasso, mais aussi de révéler des réseaux de correspondance jusqu’ici inexplorés, ouvrant ainsi de nouvelles perspectives pour l’histoire sociale et intellectuelle de l’artiste.

  • Cocteau, Jean, et Pablo Picasso. Picasso – Cocteau : Correspondance 1915-1963. Édité par Ioannis Kontaxopoulos et Pierre Caizergues. Art et artistes. Gallimard / Musée national Picasso – Paris, 2018.
  • Dagen, Philippe. « Dans les papiers de Picasso ». Le Monde Des Livres. Le Monde, 15 décembre 2005. https://www.lemonde.fr/livres/article/2005/12/15/dans-les-papiers-de-picasso_721508_3260.html.
  • Dali, Salvador. Dali – Lettres à Picasso: (1927-1970). Édité par Laurence Madeline. Gallimard, 2005b.
  • Gullentops, David. « Neuf lettres inédites de Jean Cocteau à Jacqueline Picasso ». Cahiers 18 — Filiations, 19 février 2020. https://cahiersjeancocteau.com/articles/neuf-lettres-inedites/.
  • Picasso, Pablo, et Guillaume Apollinaire. Picasso – Apollinaire : Correspondance. Édité par Hélène Seckel et Pierre Caizergues. Art et artistes. Gallimard / Réunion des musées nationaux – Grand Palais, 1992.
  • Picasso, Pablo, Cinto Reventós, Ramon Reventós i Farrarons, et Marilyn McCully. Picasso and Reventós: A Correspondence among Friends. Fundació Museu Picasso, 2015. 23 x 28.5 cm.
  • Picasso, Pablo, et Gertrude Stein. Gertrude Stein – Pablo Picasso : Correspondance. Édité par Laurence Madeline. Art et artistes. Gallimard, 2005a.

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