CARTAS : Le réseau de Pablo Picasso

Grâce à sa notoriété mondiale et à sa longévité exceptionnelle (92 années de vie, de 1881 à 1973), Pablo Picasso a tissé l’un des réseaux sociaux les plus vastes et diversifiés de son époque. Des milliers de personnes, issues de secteurs socio-professionnels variés et de pays du monde entier, ont échangé avec lui, contribuant à la création d’un réseau d’une exceptionnelle envergure.

Ce fonds épistolaire, d’une richesse incomparable, couvre plus de 70 ans d’échanges et contient plus de 30 000 lettres reçues par Picasso, provenant de milliers de correspondants différents. Ces lettres, qui témoignent de ses relations personnelles, professionnelles et artistiques, sont conservées au Musée National Picasso de Paris (MNPP).

Ce trésor documentaire est non seulement unique par sa quantité et sa diversité, mais aussi par les secrets qu’il recèle. En effet, ces correspondances n’ont pas seulement été les témoins d’une vie exceptionnelle, elles offrent également une clé pour comprendre l’articulation des échanges culturels transatlantiques au XXe siècle. Pourtant, malgré sa richesse, ce fonds demeure encore largement inexploré dans son ensemble, et de nombreuses facettes de cette correspondance attendent d’être découvertes


Dans le but de dévoiler toute la richesse de ce patrimoine épistolaire, le projet CARTAS (« Pablo Picasso en toutes lettres ») a été lancé. Ce projet de recherche, d’une durée de quatre ans, représente la première étude systématique et exhaustive de ce fonds épistolaire d’une envergure unique au monde.

Le projet part d’une hypothèse fondamentale : le réseau de correspondants de Picasso, par son étendue et sa diversité, a joué un rôle dans les interactions culturelles internationales du XXe siècle. En facilitant des échanges artistiques, intellectuels et sociaux, ces correspondances ont contribué à la diffusion des idées et des courants artistiques, tout en participant à la construction d’un réseau global de pensées et de créations. CARTAS cherche à comprendre comment et à travers qui en procédant à une étude approfondie du réseau relationnel de l’artiste.

Pour ce faire, l’équipe interdisciplinaire de CARTAS s’engage dans une démarche ambitieuse : réaliser la première cartographie complète et dynamique de l’univers relationnel de Picasso. Cette cartographie n’englobera pas seulement l’identité des milliers de correspondants, mais s’intéressera également aux modalités des échanges au sein de ces réseaux : Qui écrivait à Picasso? Quand? Pourquoi? Et quel a été l’impact de ces échanges?

Le projet ambitionne ainsi d’offrir une compréhension fine des réseaux d’influence qui ont contribué à façonner l’art, la culture et les idées du XXe siècle. En réorganisant ces données épistolaires, CARTAS pourrait non seulement redéfinir la manière dont nous comprenons l’œuvre de Picasso, mais aussi enrichir notre compréhension des dynamiques artistiques et intellectuelles transnationales qui ont nourri la modernité culturelle.


Si personne n’a abordé cette analyse exhaustive des correspondances de Picasso jusqu’à présent, c’est en raison de trois obstacles majeurs qui ont longtemps freiné la recherche dans ce domaine. Ces défis sont à la fois logistiques, techniques et juridiques, et expliquent la difficulté d’entreprendre une telle étude à grande échelle.

  1. Le défi du volume. Le corpus de plus de 30 000 lettres reçues par Picasso, écrites dans une multitude de langues (espagnol, catalan, français, anglais, italien, allemand, et bien d’autres), représente un défi considérable en termes de volume et de diversité linguistique. Pour analyser ce fonds monumental de manière cohérente et exhaustive, il était essentiel de constituer une équipe internationale dotée de compétences pluridisciplinaires : linguistes, historiens de l’art, archivistes et spécialistes des nouvelles technologies. C’est exactement ce que le projet CARTAS a entrepris. Au sein de CARTAS, une équipe scientifique dédiée a mis en place un travail d’inventaire minutieux et structuré pour garantir l’accessibilité de ce fonds exceptionnel. Ce processus ne se limite pas à une simple tâche logistique, mais représente une étape clé pour organiser et cataloguer les informations, afin de les rendre exploitables à des fins de recherche. CARTAS a ainsi favorisé une collaboration étroite entre les chercheurs et les archivistes experts en gestion documentaire du Musée Picasso. Le projet inclut également la collecte et la description détaillée de chaque lettre, ainsi que l’attribution de métadonnées pertinentes pour chaque document. L’objectif est non seulement de rendre ces données accessibles, mais aussi de les rendre compréhensibles et facilement navigables, tant pour les chercheurs que pour le grand public. Grâce à ce travail préalable de structuration, CARTAS permet aujourd’hui d’envisager une analyse approfondie du réseau de correspondants de Picasso, ce qui aurait été impossible sans cette organisation rigoureuse.
  2. La complexité des données dispersées. Les informations relatives aux correspondants de Picasso sont dispersées à travers une multitude de sources : archives institutionnelles, sites web spécialisés, bases de données encyclopédiques, et collections privées. Ces données, souvent fragmentées, contradictoires ou incomplètes, compliquent considérablement l’analyse et la mise en relation des correspondances. Pour résoudre cette complexité, CARTAS s’engage à intégrer ces informations disparates, souvent présentes sous des formats variés et parfois incompatibles. Ce défi exige l’adoption de méthodes novatrices et d’outils adaptés au traitement de données massives, typiques du big data. CARTAS se positionne ainsi à la pointe de la recherche en humanités numériques, en exploitant des technologies avancées pour connecter ces données hétérogènes et offrir une vision d’ensemble cohérente du réseau de correspondants de Picasso. Ce travail de structuration et d’intégration vise à rendre l’univers relationnel de l’artiste compréhensible et accessible, tout en mettant en lumière des interactions souvent méconnues ou invisibles jusqu’alors..
  3. Les enjeux juridiques et éthiques. Les correspondances de Picasso soulèvent également des questions juridiques complexes, notamment en ce qui concerne la protection des données personnelles (RGPD), le secret des correspondances, ainsi que les droits d’auteur qui entourent ses lettres et ses œuvres. Contrairement à d’autres projets similaires portant sur des archives de figures historiques décédées depuis longtemps et désormais libres de droits, les œuvres de Picasso restent protégées par le droit d’auteur, ce qui impose des restrictions strictes concernant l’accès, la diffusion et l’utilisation de ces documents dans le cadre de la recherche académique.
    Dans ce contexte, CARTAS doit définir avec soin au sein de son cadre juridique complexe, cette démarche inclut l’élaboration de protocoles spécifiques pour la gestion des droits d’accès, de reproduction et de diffusion, afin d’assurer un équilibre entre la diffusion scientifique des résultats du projet et le respect des droits légaux. CARTAS adopte ainsi une approche éthique rigoureuse, essentielle pour traiter ces archives sensibles dans le respect des normes légales et des principes de confidentialité.

CARTAS adopte une approche intégratrice qui mêle sciences humaines, humanités numériques, informatique et sciences juridiques. Depuis 2018, le projet a mené plusieurs travaux préparatoires, financés par différentes institutions de façon à poser les bases méthodologiques de cette recherche ambitieuse. Ces premiers travaux ont abouti à la création d’un dictionnaire de métadonnées, un outil essentiel qui permet aujourd’hui de structurer et de préparer l’analyse du fonds épistolaire de Picasso, ils ont également débouché sur un guide juridique et sur différentes interventions dans des colloques destinées à discuter de quelques hypothèses scientifiques (HAL).

La stratégie du projet CARTAS ne prévoit pas la transcription complète des 30 000 lettres en raison de contraintes budgétaires, mais se concentre sur la mise en place d’un écosystème numérique capable d’accueillir, à terme, des transcriptions et des images numérisées. Le cœur de CARTAS réside par conséquent dans la création et la gestion de métadonnées concernant trois ensembles clés : les correspondants, le contenu des correspondances et les œuvres citées dans les correrspondances.

Pour interconnecter ces métadonnées de manière cohérente et enrichir l’analyse, CARTAS utilisera des techniques d’apprentissage automatique (machine learning), permettant de générer de nouveaux regroupements, tels que l’identification de correspondants homonymes, même lorsque ces derniers ne partagent pas la même langue. Par ailleurs, le projet prévoit de développer un « lac de données » susceptible d’être installé sur les serveurs du Musée National Picasso Paris et connecté aux outils existants de l’institution, afin de faciliter l’exploitation à long terme des données collectées par CARTAS.


Le projet offrira pour la première fois une vision globale de l’écosystème relationnel de Picasso, grâce à cette carte, CARTAS contribuera à mieux comprendre de quelle manière ces médiateurs ont formé un réseau mondial d’interactions culturelles, influençant à la fois la circulation des idées et l’évolution de l’art du XXe siècle. Ce résultat enrichira, grâce à de nouvelles données, l’histoire culturelle, l’histoire des transferts culturels et l’histoire de l’art.

CARTAS développera des solutions informatiques innovantes pour la gestion des données hétérogènes, en exploitant des technologies de pointe adaptées à la complexité du fonds épistolaire. De plus, le projet mettra en place des outils de visualisation avancés, permettant d’explorer le réseau de correspondants de Picasso de manière thématique et chronologique. Ces outils offriront une interface interactive permettant aux chercheurs et au grand public de naviguer facilement dans cet immense corpus de correspondances.

Sur le plan juridique, CARTAS abordera des questions contemporaines liées à la diffusion des correspondances historiques, en particulier celles qui concernent la protection des données personnelles et les droits d’auteur. Le projet a déjà constitué un premier vade-mecum juridique destiné à guider les chercheurs et les institutions dans les contraintes légales entourant l’accès et l’utilisation de ces archives sensibles. Cette ressource sera précieuse tant pour les sciences juridiques que pour la communauté des humanités numériques car elle fournira des solutions pratiques aux problématiques actuelles liées à la diffusion de données.

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